Jamais sur les lèvres



Découvrez l'histoire de cette jeune provinciale, montée à Paris dans les années 30 pour travailler dans une maison close. Son rêve : récolter suffisamment d'argent pour ouvrir son propre atelier de couture. Endettement, amour, dignité, que deviendra-t-elle ? Peut-on ressortir indemne de ce genre d'établissement ? 



Le train en provenance d’Angers dans lequel je me trouvais arriva à destination à l’heure. Le choix de venir travailler à Paris n’avait pas été une mince affaire. Si je voulais mener à bien mon projet et ouvrir mon atelier de couture, je devais réunir tous les fonds nécessaires. Et la décision que j’avais prise était la seule qui pouvait me rapporter assez d’argent en moins de temps qu’il me fallait.

Comme me l’avait indiqué le guichetier en sortant de la gare Montparnasse, je pris le bus. C’était la première fois que je montais dans un de ces grands véhicules verts aperçus uniquement dans les quotidiens que je lisais dans ma chambre de jeune fille. Il traversa le Pont Royal suspendu au-dessus de la Seine, s’engouffra sous un tunnel, passa devant la statue de Jeanne d’Arc et s’arrêta quelques rues plus loin. Le trajet me parut interminable avec la frustration de n’avoir pas pu profiter de Paris. 

La porte d’entrée apparut devant moi. Grande, lourde, imposante. Je restai face à elle, inerte et indécise. Soit je rentrais à l’intérieur et touchais enfin du doigt mon rêve, soit je repartais dans ma province pour retrouver une vie qui n’était pas faite pour moi.
Je signalai ma présence en appuyant sur la sonnette. La petite fente grillagée s’ouvrit presque aussitôt. J’y vis un œil inquisiteur me dévisager. L’homme me fit entrer dans l’espace clos. Les murs étaient tapissés d’une épaisse moquette sombre. Après une brève étude des lieux, je me rendis compte que je devais me trouver dans l’entrée réservée aux employées. L’homme disparut de ma vue sans avoir pris la peine de se présenter. Il me demanda juste de décliner mon identité sur un ton sec et glacial.
Deux minutes plus tard, une femme d’un certain âge s’avança vers moi. Elle se présenta et c’est ainsi que je sus que je me tenais devant la tenancière de l’établissement.
— Bienvenue « Au 12 », me dit-elle brièvement. Suivez-moi.
Sa voix était rauque et sévère. Nous sortîmes de ce lieu étroit et passâmes sous un porche situé dans l’arrière-cour. Le trousseau de clés tintant à la main, elle enfonça l’objet doré dans la serrure. À l’aide de sa bottine minutieusement cirée, elle donna un grand coup dans la porte afin qu’elle s’ouvre. Elle se tourna vers moi et me jetant un regard méfiant presque menaçant précisa que je devais impérativement emprunter le passage que nous venions de prendre. Je ne devais croiser aucun client.

Après avoir traversé un petit salon dont le sol était jonché de tapis rouges, nous entrâmes enfin dans la pièce du fond qui devait être son bureau.
— Asseyez-vous, m’ordonna-t-elle en allumant une cigarette.
La fumée grisâtre et épaisse sortit d’entre ses lèvres pincées. Le rouge qu’elle avait mis était soigneusement étalé. Ses yeux charbonneux dessinés au crayon gras me faisaient penser à ceux d’un panda. Elle devait avoir une soixantaine d’années. Elle saisit la lettre que je tenais entre mes mains. L’homme que j’avais vu quelques jours auparavant m’avait spécifié que je devais venir à cette adresse avec une lettre de motivation et un certificat médical attestant ma bonne santé.
— Comme ça, vous voulez travailler ici… pour ouvrir votre atelier de couture, c’est bien cela ?
— Oui, répondis-je timidement.
— Et pourquoi ? Pourquoi ne pas travailler à l’usine comme tout le monde ? Pourquoi venir à Paris ?
— Je… Je pensais que c’était plus… Je rougis ne sachant quoi dire.
— Pour vous faire de l’argent plus rapidement ?
— …
— Écoutez… Mademoiselle… Dumont. Savez-vous exactement ce qu’il va vous arriver si vous travaillez chez moi ?
— Oui, balbutiais-je.
— Vous êtes sûre de vous ? Vous savez qu’en travaillant ici, vous entrez dans la fosse aux lions ! Elle écrasa sa cigarette et me tendit la boite argentée. Elles étaient alignées attendant patiemment d’être ôtées de l’étui. Je la remerciai gentiment en précisant que je ne fumais pas.
Elle me regarda stupéfaite et s’exclama en allumant une autre brune,
— Vous y viendrez dans quelques jours. Bien, vous avez vingt et un ans. Vous habitez la province. Vous êtes déjà venue à Paris ?
— Non, c’est la première fois, Madame.
— Bien, assez parlé. Posez votre sac et déshabillez-vous. Ensuite, vous ferez quelques pas. J’ai besoin de voir si vous convenez à la clientèle de notre établissement. Nous sommes l’une des maisons closes les plus réputées de Paris et devons offrir à ces bonshommes nos plus belles filles.

Je restai interdite en entendant ces paroles. Je n’étais pas idiote, je savais très bien ce que je faisais ici, mais de là à me déhancher nue devant cette vieille femme. Que me voulait-elle ? Que verrait-elle de plus si j’exposais ma féminité devant ses yeux fatigués. Devant son impatience, je ne tardai pas à obéir. Je m’effeuillai maladroitement et dû me hâter face aux gémissements intempestifs de mon unique spectatrice. Si je voulais obtenir ma place « Au 12 », il fallait que je me surpasse. Une fois dénudée, je me tins frêle et tremblante comme une feuille sous le regard pénétrant et néanmoins expert de la patronne.
— C’est un peu gauche tout ça, murmura-t-elle en s’avançant vers moi. Si vous voulez travailler pour moi, il va falloir mettre un peu plus de conviction et changer vos habitudes. Nous allons blondir votre tignasse qui est assez terne je dois dire et évidemment vous coiffer autrement. Vous vous maquillerez beaucoup plus. Vos lèvres sont trop fines, il faudra les épaissir en mettant plus de rouge. Votre peau est blanche, mais cela me va. Elle choppa mes hanches, pétrit mes fesses, tâta ma poitrine. Ca m’a l’air pas mal, vos seins sont fermes et tiennent bien en main. Vous avez des hanches généreuses et des fesses rebondies. C’est parfait. Je vais vous laisser aux mains de Thérèse, c’est elle qui s’occupe des nouvelles. Ici les filles sont coiffées avant le service par Michel, notre coiffeur attitré. Avez-vous des dessous ? Et par dessous, j’entends évidemment des dentelles seyantes et attrayantes et pas le genre de gaine que vous portez actuellement. Avez-vous des bijoux, des… escarpins ? m’interrogea-t-elle en me dévisageant l’air dédaigneux.
Je savais bien qu’elle me prenait pour la petite provinciale ignorant tous les codes de séduction d’une jolie parisienne et qui plus est celui des prostituées.
— Devant votre mutisme, j’imagine que non. Thérèse vous apportera de quoi vous habiller et vous fournira des accessoires. Les hommes aiment le luxe et la chair. Il faut les appâter, les aguicher. Il faut qu’ils sentent que vous n’attendez qu’eux. Riez, souriez et buvez avec nos hôtes. Il faut qu’ils s’enivrent de champagne et surtout qu’ils reviennent.

Elle me tendit le contrat sur lequel était indiqué tout ce que je devais savoir. J’étais logée au 6ème étage dans les chambres de bonnes de ce vieil immeuble haussmannien. Je ne devais jamais arriver par la porte principale, mais toujours emprunter celle par laquelle j’étais entrée. Il me fallait une hygiène irréprochable et être prête à travailler entre 20 heures et 5 heures du matin. La cuisine se situait au sous-sol. Le petit déjeuner se prenait aux alentours de 11 heures et le dîner à 18 heures précises. Le règlement interne stipulait aussi que je ne devais jamais embrasser les clients sur la bouche, ni divulguer ma véritable identité ou communiquer mon emploi du temps personnel. Les passes m’étaient directement réglées et Madame me spécifia également que certains n’hésitaient pas à nous laisser de très bons pourboires. Concernant les avances sur frais : le paiement du loyer et les repas, nous devions rembourser au centime près les dépenses engagées pour chacune. Cela comprenait les vêtements, les bijoux, le maquillage et les services d’un coiffeur. J’étais fichée au registre du commissariat, passant de citoyenne honorable à fille de joie, belle-de-nuit, fille de bordel, catin, en un mot comme en cent, une prostituée. La maison comptait cinq sous-maîtresses veillant au bon déroulement des entrevues. Celle-ci était surveillée par le seul homme accepté en tant qu’employé. Un médecin venait effectuer des visites sanitaires : la syphilis faisait des ravages et les grossesses étaient fréquentes.

— Une dernière chose avant de signer.
— Oui, dis-je tout ouïe en me demandant ce qu’elle avait de plus à ajouter.
— Avez-vous de l’expérience ? Je veux dire, j’ose espérer que vous n’êtes plus vierge !
— Bien sûr que non !
Elle me scruta de la tête au pied presque étonnée de ma réponse.
— Je l’espère, car nos clients sont des hommes rustres et affamés, si vous voyez ce que je veux dire. Ce sont des gens importants. Nous avons beaucoup de notables, de ministres, de sénateurs, d’artistes, de peintres et de bourgeois. Enfin, nous devons être à la hauteur, vous comprenez ma p’tite.
Je déglutis difficilement me demandant si j’avais bien fait de venir ici en ayant eu une activité sexuelle proche du néant.
— Parfait, si vous le dîtes, reprit-elle sèchement. Vous commencez ce soir Annette Dumont. Bienvenue « Au 12 », conclut la tenancière.

Elle sortit me laissant seule. J’entendis ses pas disparaitre et ceux de l’homme qui m’avait ouvert la porte quelques minutes plus tôt, de plus en plus distinctement se rapprocher de moi. Il entra, prit ma valise dans sa grosse main velue et m’invita à le suivre. Tout en montant les escaliers de la cour intérieure, j’hésitai une dernière fois à rebrousser chemin. J’avais dit à Madame Duclos que j’avais de l’expérience en la matière, mais elle ne savait pas que j’avais surtout menti. Je n’avais fait l’amour qu’une seule fois, après un bal organisé l’année passée, pour le 14 juillet 35. C’était avec Luc, le jardinier de notre voisin. Après avoir valsé sur deux chansons, nous étions allés dans la grange de ses parents à deux rues du bourg. Cela avait été furtif et douloureux.

La chambre devait faire à peine dix mètres carrés. Une petite fenêtre était comme suspendue au-dessous d’un sol parqueté et sombre. Des draps propres m’attendaient, pliés sur le matelas gris. Visiblement j’étais loin d’être la seule à avoir dormi dessus. En face de ma couche se trouvait un autre lit rouillé sur lequel étaient posées des jarretelles. Je défis rapidement ma valise. Les quelques affaires prises dans ma chambre de jeune fille étaient les seules dignes à mes yeux pour une vie parisienne. Je les entreposai sur l’une des deux étagères, seuls meubles de la minuscule pièce. Je continuai la visite. Les latrines sentaient fortement l’urine et le coin qu’ils appelaient « salle d’eau », ressemblait à un cagibi. À l’intérieur s’y trouvaient un endroit pour entreposer sa serviette et un petit lavabo. L’eau qui en sortait était glaciale malgré l’été qui s’annonçait. Quant à la porte, elle ne fermait pas à clé. 

Du bruit résonna dans l’escalier de service. Des voix féminines, des pas lourds, des rires. Je me tins immobile, attendant de rencontrer enfin mes futures comparses. L’une d’elles me dévisagea. Elle était mince et très belle. Peut-être frôlant la trentaine. Ses cheveux noirs étaient coupés très court. De grandes boucles d’oreille dorées pendaient à ses lobes. Ses yeux verts plongés dans le bleu des miens me violaient presque. Quant à l’autre, elle était beaucoup moins fraîche que sa voisine. Sa peau était flasque, ses traits tirés. Les rides prononcées au coin de ses pupilles éteintes étaient cachées par une chevelure filasse dont la blondeur semblait passée.
La première s’avança vers moi.
— Dis donc, tu n’serais pas la nouvelle par hasard ? Celle qui remplace Bertille ? me lâcha la brunette.
— Je pense, balbutiai-je. Qui est Bertille ?
— C’est une ancienne. Elle a choppé la chtouille et les médecins l’ont gardée à l’hôpital, répondit l’autre.
— La… chtouille ?  
— La syphilis si tu préfères et si tu veux un conseil, ma p’tite, reprit la flétrie, fais gaffe que ça t’arrive pas. Et puis évite de tomber en cloque. Albertine a dû faire passer deux gosses comme ça avec les aiguilles à tricoter. C’était une boucherie. Hein Titine ? ajouta-t-elle en se retournant vers sa voisine.
— C’est vrai, acquiesça la dernière. Et ça fait un mal de chien.
— Au fait, je suis Simone, mais ici on m’appelle Momone et la belle princesse à côté, c’est Titine.
Elles m’embrassèrent comme-ci je faisais déjà partie de la famille.
— T’as fait le tour du proprio ? On t’a expliqué un peu comment ça se passait ?
— Rapidement, répondis-je timidement. Je me suis installée dans cette… chambre, enfin si on peut appeler ça comme ça.
Elles m’apprirent que nous allions être voisines de chambrée ce qui me rassura. Le premier contact semblait s’être bien passé. Je sus par la suite que Titine, la brune aux yeux d’un vert hypnotique aimait les femmes. Ce que je découvris tardivement, c’est que quelques tribades faisaient aussi partie de la clientèle. Elles arrivaient discrètement tard dans la nuit et repartaient en catimini. Titine n’était pas un cas à part. Certaines s’en cachaient, mais la plupart assumaient leur choix. Au début, elles m’effrayaient quelque peu, mais à force de côtoyer ce milieu atypique, je m’étais habituée à leurs pratiques.

Les deux femmes me firent faire le tour de l’établissement. Elles m’expliquèrent que les clients étaient des hommes exigeants et très aisés. Le but était que les filles satisfassent leurs envies sans que l’on ne pose aucune question. Ils ne voulaient surtout pas avoir affaire à des femmes semblables à leurs bourgeoises. Il me fallait juste être convaincante, me taire et agir. Elles m’expliquèrent que la maison se composait d’une vingtaine de chambres et ceci sur cinq étages, le sixième étant réservé aux pensionnaires. Quelques filles avaient droit d’y loger comme moi, les autres dormaient dans les hôtels alentour.
— Dis donc la provinciale, m’interpela Titine. C’est quoi ton p’tit nom ?
— Je m’appelle Annette Dumont.
— Annette... Tu sais qu’ici les filles changent de prénom. C’est plus simple pour rentrer dans ton personnage et pouvoir se regarder ensuite dans une glace. Quand tu t’es tapé cinq ou six clients dans la journée, crois-moi que tu n’as pas envie de te voir sous ton vrai jour. Tu viens d’où exactement ?
— De la campagne angevine. Mes parents sont agriculteurs, ils élèvent des poules et aussi quelques vaches.
— Et comment t’as atterri ici ?
Je leur expliquais que j’avais rencontré un homme dans un café d’Angers. Un hôtel cherchait des filles pour louer leur corps quelques heures. Après avoir réfléchi longuement, j’avais annoncé à mes parents que j’étais prise à l’école de couture de Paris et à titre gracieux. Je remerciai le ciel de leur naïveté et de leur ignorance.
— Et c’est en venant dans un bordel que tu veux faire fortune ? dirent-elles en s’esclaffant en cœur. J’imagine que tu n’as rien à te mettre ? demanda Momone.
— Je dois voir une certaine Thérèse justement.
Elles me présentèrent la sous-maîtresse en question qui m’habilla, si l’on peut dire, de la tête au pied. Elle m’orna de sautoirs en perles et de bijoux à faire pâlir une reine de jalousie.

18 heures sonnèrent rapidement. La trentaine de filles et moi-même nous retrouvâmes attablées dans la salle mise à notre disposition située au sous-sol. La table était garnie de mets plus ou moins appétissants. Nous dînâmes copieusement et allâmes nous préparer. Dans moins de deux heures, mon premier client allait se présenter à moi. Les plaisirs de la chair allaient être mon gagne-pain. Comment cela se passait-il lors de ce face à face ? Les hommes qui payaient leurs ébats étaient-ils des hommes courtois ou au contraire des brutes épaisses à qui je devrais me soumettre ? Certains avaient des désirs particuliers d’après les dires de mes compagnes de chambre. La boule au ventre je descendis dans l’entrée. Tout tanguait autour de moi. À l’intérieur, les murs étaient ornés de dorure, de tableaux de Maître et de tapisseries. Un escalier en fer forgé qui menait aux étages trônait fièrement au fond de la pièce. Droit comme un I, il engageait les visiteurs à y monter. Je savais par Titine que les clients en empruntaient un identique pour redescendre et ainsi sortir incognito par une autre porte donnant dans un petit salon. De cette façon, les allers et venues restaient discrets. Je saluai cette ingéniosité. Les fauteuils en velours dataient du siècle dernier et se mariaient parfaitement avec les tissus des méridiennes. De lourds rideaux sombres séparaient les différentes pièces.

La sonnette retentit, affolant toute l’assemblée. Je vis les filles virevolter autour de moi comme de jolis papillons sous un ciel d’été. Les froufrous, les tintements des perles de culture, le claquement discret des escarpins étouffés par le tapis moelleux, le parfum léger imprégné sur les peaux nues. Toute cette agitation me stressa de plus belle. Grimée par un maquillage prononcé, parée d’un peignoir transparent laissant apparaitre mes seins lourds et blancs, dont les pointes dressées comme des picots probablement dus à l’anxiété ne demandaient qu’à être titillées, je pris place en m’adossant au mur. La pression devenait de plus en plus présente. Le client pénétra dans le petit salon. Nous étions seulement une dizaine de filles à nous présenter à lui. Je les observai toutes du coin de l’œil. Pendant que l’une se dandinait sur le sofa simulant un orgasme, une autre passait sa langue rose sur ses lèvres carmin. Il y avait également une jeune femme noire. Elle était magnifique. La croupe rebondie posée sur l’assise d’un fauteuil rouge, elle balançait ses longues jambes ébène. Elle fut choisie immédiatement. Je ne saurais dire si j’avais été à cet instant précis ravie de ne pas avoir été élue ou si j’en avais été vexée. Trois heures se passèrent sans qu’un seul homme daigne me jeter un regard. Le champagne coulait à flots et les bulles dansant dans les verres en cristal commençaient à me monter à la tête. Nous devions enivrer le client afin qu’il ne puisse plus réfléchir, ainsi nous pouvions le séduire plus aisément.

Inactive, je pus voir ainsi le genre de clientèle qui fréquentait ce type d’établissement. Les amateurs de chair étaient guindés, relativement aimables même si certains paressaient plus rustres. Ils étaient gros, minces, la trentaine, plus âgés, voire beaucoup plus vieux. Quelquefois, de jeunes puceaux passaient le pas de la porte, mais ils étaient plus rares.

À une heure du matin, je fus enfin repérée. Il devait avoir environ vingt-cinq ans. Il était assez bel homme. Il portait un haut de forme qui cachait sa chevelure. Je pouvais deviner à la vision de ses pattes qu’il était légèrement blond. Nous montâmes dans la chambre « Égyptienne ». Je n’avais pas eu l’occasion d’en visiter une. La lumière se projeta sur tous les miroirs de la petite pièce. Nous étions seuls face à nos reflets. J’étais tremblante à l’idée de me mettre nue et me donner toute entière à cet inconnu. Malgré ce que l’on avait pu me dire, dans quelques mois, je quitterai cet endroit et mon projet verrait enfin le jour. Tout Paris ferait la queue pour venir dans mon atelier de couture. Je deviendrai la nouvelle Chanel. Mes parents seraient fiers de moi.

— Vous avez l’air nerveuse ? Je ne vous ai jamais vue ici.
— Non, j’ai juste changé de lieu, lui répondis-je me demandant s’il avait vu que je mentais.
Il me tendit une cigarette que j’acceptai. Il approcha la flamme du tabac brun et je me souvins que je ne devais pas inhaler la fumée pour ne pas tousser. C’est que je n’avais jamais touché de cigarettes de ma vie. Il me demanda de m’assoir sur le lit, ce que je fis. Il se positionna devant moi raide comme un bâton. Je devinai maintenant ce qu’il attendait de moi. Je dézippai maladroitement la fermeture de son pantalon et sans un bruit ni un regard pour lui, je m’appliquai à la tâche. La texture des nervures de sa peau fine sur ma langue me saisit brutalement. La douceur et la raideur de son membre me laissèrent perplexe. Je n’avais encore et surtout pas dans ces circonstances, goûté au sexe masculin de cette façon. La cigarette se consuma dans le cendrier en cristal pendant que ma tête tanguait au rythme régulier d’un métronome. Mes mains caressèrent maladroitement ses fesses. Mes paumes palpaient le tissu qui recouvrait cette anatomie musclée. Oh, novice des plaisirs de la chair, je ne faisais qu’appliquer ce que Titine m’avait dit de faire. Sans donner toutefois de véritables engouements, le jeune homme avait l’air d’être agréablement satisfait. Il me demanda soudainement d’arrêter toute action et m’ordonna de me mettre debout en lui tournant le dos. Ce que je fis légèrement tremblotante, ignorant ce qu’il allait me demander. J’entendis un râle lourd et puissant. Je sus par la suite, lorsqu’il remonta la fermeture de son pantalon, qu’il venait de terminer sa besogne. Il quitta la chambre sans un mot me laissant une pièce de 1 franc en guise de pourboire. Je restai figée quelques secondes qui me parurent une éternité. Un haut-le-cœur me prit soudainement aux tripes et sans retenue je déversai tout mon dégoût dans le minuscule lave-main de la chambre. Je descendis lentement par l’escalier principal encore sous le choc de mon premier dépucelage labial.

Je compris au fil des jours et des semaines que ma première fois s’était passée de manière tout à fait exceptionnelle. Les autres passes se déroulèrent bien différemment. Les filles m’avaient prévenue que les nuits de pleine lune étaient les plus violentes. Les hommes arrivaient énervés et impatients. Certains attendaient de nous que nous devenions leur esclave sexuelle. Terme que je pensais imagé, mais mon ignorance me prouva encore que j’étais loin de la réalité d’une maison de tolérance. Entre les positions inconfortables et humiliantes, nous devions aussi satisfaire tous les désirs des clients. Des sodomites, des sadomasochistes, des adeptes de l’ondinisme. Jamais je n’avais imaginé que ces pratiques existaient.

Depuis plusieurs semaines, je ne vomissais plus. Non pas que j’avais pris l’habitude, mais l’alcool ingurgité au fil des jours m’aidait à tenir le coup. En plus des litres de champagne que nous buvions tous les soirs, les vapeurs d’opium nous chatouillaient les narines. Les jours défilaient aussi vite que les clients. Les uns me pétrissaient, les autres me labouraient ou m’attachaient. La haine dans les yeux lorsqu’ils se déversaient impunément en moi ou sur moi. L’être que l’on salissait, que l’on souillait cinq à six fois par nuit, le dévidoir que j’étais devenue se transformait, de temps à autre, en ange, reine ou princesse.
Mes jambes et mes bras étaient couverts de bleus. Ils étaient dus à la brutalité des hommes. Lorsqu’ils étaient excités, ils ne prenaient pas de gants avec la personne qu’ils avaient en face d’eux. Annette avait laissé place à Poulette. C’était ainsi que les filles m’avaient surnommée ; clin d’œil donné en rapport aux animaux d’élevage de la ferme de mes parents.

Les semaines devinrent rapidement des mois. Je donnais des nouvelles succinctes à ma famille. Je recevais leurs courriers dans une poste restante située à l’autre bout de l’arrondissement de Paris. Je leur faisais croire que je ne pouvais pas recevoir de lettres ou de colis dans l’école de couture dans laquelle j’étais censée étudier et vivre en tant que pensionnaire. Ils me demandaient régulièrement de passer les voir, mais avec le rythme de vie intensif à Paris, je ne pouvais en aucun cas me libérer facilement.

Dieu merci, les passes étaient limitées à deux le dimanche. Jour béni par toutes les filles, car nous pouvions aussi aller à la messe le matin. Notre dernière visite dominicale fut pour rendre hommage à Bertille, la fille dont j’avais pris la chambre lors de mon arrivée, deux ans auparavant. La syphilis l’avait emportée alors qu’elle n’avait que vingt-trois ans. Je passais mon temps libre à prier pour ne pas attraper cette saloperie. Pour limiter les dégâts, nous nous frictionnions avec de l’eau de Cologne après chaque client. Trop de ravage, trop de risque pris pour finalement, voir ses économies s’amenuiser au fil du temps. Je m’étais endettée assez rapidement. C’est qu’il fallait rembourser Madame des frais engagés. Le choix de quitter mon cocon familial en m’imaginant faire fortune à louer mon corps neuf heures par jour, sept jours sur sept, avait été qu’une illusion. L’enrôleur que j’avais rencontré dans mon village ne m’avait jeté que de la poudre aux yeux. Le piège se refermait sur moi. « Au 12 » devenait au fil du temps ma maison, ma famille, jusqu’à ce début d’automne 38. Il s’appelait François.

Ce soir-là, nous étions sept filles alignées dans le petit salon attendant que le jeune homme fasse son choix lorsque son regard s’arrêta avec insistance dans le bleu profond de mes pupilles. J’avais appris au fil des nuits à jouer avec mon corps. Mes hanches s’étaient légèrement arrondies, ce qui attisait les regards des plus gourmands.
Arrivés dans la chambre, il me demanda mon prénom. Je déclinai ma véritable identité sans réfléchir.
— Annette. C’est très joli.
Je me mis à rougir. Je venais de violer un des règlements.
— Quel âge avez-vous ?
— J’ai vingt-trois ans, répondis-je timidement. Ma gouaille habituelle avait laissé place à une voix fluette et douce. 
— Je me nomme François.
Je lui demandai ce qu’il attendait de moi. Il me répondit,
— Rien. J’ai juste envie que nous parlions un peu. Je ne vous demanderai rien d’autre.

 Je restai sans voix. Que dire ? Je ne pouvais pas mentir, il savait déjà ce que je faisais dans la vie.
Je ne pensais pas que la demi-heure passée à l’écouter parler de la pluie et du beau temps m’aurait procuré autant de plaisir. Plaisir. Voici un mot que j’avais oublié. Au fil de ses visites, j’appris qu’il venait d’une famille de notables et qu’il vivait dans la région bordelaise. De passage à Paris pour affaires, ce beau brun à la peau blanche et aux yeux foncés devait repartir dans six jours. À chaque venue, il n’oubliait jamais de me glisser cinq francs dans le creux de ma main. Pendant cette heure de liberté, il me faisait rêver en me comptant ses voyages à travers le monde. Je réapprenais à converser comme n’importe quelle jeune fille de bonne famille. Il n’était pas rare de voir des habitués devenir les amants de certaines d’entre nous. Parfois, ces derniers passaient le reste de la nuit avec leurs favorites. François, lui, discutait. C’était tout.

Les jours passèrent et les visites se comptèrent sur les doigts d’une seule main jusqu’au moment où il n’y en eut plus aucun. Il était là, la gorge nouée. Je ne voulais pas le regarder dans les yeux. Je ne voulais pas qu’il voie que je commençais à avoir des sentiments pour lui. Il devait retourner voir les siens, le travail n’attendant pas. Ce jour-là, je transgressai un autre des règlements. Alors que mon cœur s’émiettait à compter chaque seconde qu’il nous restait à passer ensemble, François fit une chose que je m’étais interdite quoi qu’il puisse se passer : il s’avança vers moi et déposa un baiser sur mes lèvres tremblantes. Il y avait bien longtemps, voire jamais, qu’un homme ne m’avait embrassée comme cela. Il m’enlaça avant de me serrer plus fortement. Mon corps frissonna et je mis un certain temps à comprendre que je ressentais du désir. Moi, qui passais ma vie à violenter ma féminité, à louer mes parties intimes à des hommes mariés pour la plupart. Cette sensation de chaleur diffusée dans tout son être m’ébouillanta l’âme. Il m’allongea délicatement sur les draps de soie et m’aima, intensément, amoureusement. Ses caresses ressemblaient plus à des effleurements, ses gestes étaient doux. Tout ce que j’avais pu connaître auparavant était incomparable avec ce que je vivais à cet instant précis. Il allait partir, me quitter, me blesser. Qu’allais-je devenir ? Comment allaient être mes journées sans le voir ? Sans crier gare, sans que je ne puisse l’anticiper, François posa son genou droit à terre, me prit la main dans la sienne et me dit, les yeux noyés de sincérité,
— Annette. Mon amour, marions-nous !
Je le regardai, muette. Les jambes tremblantes, je m’assis sur le rebord du lit. Enfermés dans cette chambre, les miroirs pour seuls témoins, je ne sus que répondre.
— Annette, je pars cette nuit. Viens avec moi à Bordeaux. Tu ne seras pas malheureuse. Je te chérirai, je ne veux plus qu’un homme t’approche, je refuse qu’il te touche et qu’il mette ses mains sur toi.
Je n’avais pas vu venir ses intentions.
— Je ne peux pas te répondre. Ma vie est ici. Que ferais-je avec toi ? Nous ne sommes pas du même milieu. Que dirait ta famille ? Comment m’accepterait-elle ?
— Je t’aime et le reste m’importe peu. Si elle ne t’accepte pas, c’est qu’elle ne nous mérite pas. Mes parents ne sont pas obligés de connaitre ton passé tumultueux.
— Tu vois la vie avec une simplicité qui me subjugue. Tout à l’air facile quand on t’entend parler.
— Annette, je t’en supplie, suis-moi. Dis-moi que tu m’aimes. Dis-le-moi.
— Je ne peux rien te dire François. Je ne peux rien te promettre !
Mon cœur battait la chamade. Comment lui faire comprendre que ma vie était là, avec mes amies, avec la famille que je m’étais construite. Il fallait me rendre à l’évidence, j’aimais un homme qui n’était pas fait pour moi.

La Seconde Guerre mondiale emporta celui qui fut mon époux pendant huit années. Après sa déclaration et sa demande en mariage, j’avais suivi François, quittant l’établissement le cœur lourd. J’avais juste eu le temps de dire adieu à celles qui étaient devenues mes sœurs et avais rejoint celui qui m’avait offert une nouvelle vie, qui avait surtout acheté ma liberté.
Après sa mort, il me laissa seule avec des dettes. Nous n’avons jamais eu d’enfants.

1946. Marthe Richard, ancienne prostituée, fit fermer les portes de plus d’un millier de lupanars en France. Les lanternes rouges suspendues aux entrées des bordels s’éteignirent. Seuls les gros numéros des rues, signe distinctif des lieux de plaisir, restèrent témoins de cette époque.

Aujourd’hui, la vie suit son cours. Je travaille maintenant à mon compte. L’idée d’ouvrir un atelier de couture est loin derrière moi. Mes journées, je les passe à attendre. Les nuits sont froides et silencieuses, mais l’alcool m’aide à tenir. Les allers et venues des clients bouclent les fins de mois.

La rue est devenue mon gagne-pain, avec cette règle d’or : jamais sur les lèvres.

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4 commentaires :

  1. Sonia,
    quel récit concernant la vie d'une courtisane au début du siècle dernier, quel talent d'écriture, vous savez mené le lecteur comme une femme qui appelle son homme car elle a envie de lui, c'est magnifique.
    Georges

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    1. Je vous remercie du fond du cœur Georges pour ce petit mot. Cela me fait plaisir et m'encourage !
      A bientôt,
      Sonia

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  2. Sonia, cette nouvelle m'a touchée, elle est poignante, triste, féroce mais amène aussi, grâce à la sublime naïveté d'une campagnarde montée à Paris réaliser son rêve de couturière, dont même l'amour ne la sauve pas d'un bouge luxueux qui, par nécessité pécuniaire et habitude érotique dense, devient sa famille de souffrance. C'est la douleur du corps qu'on empiète, qu'on déchire. C'est la guerre qui laboure derrière le front une jeune fille qui ne connait plus qu'un seul métier: celui de boucler son "moi", ses rêves. Quel talent. Merci. Béla

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    1. Merci beaucoup pour ce message qui me touche. Je compte par ailleurs poursuivre l'aventure avec cet univers qui me fascine depuis toujours, en écrivant un roman.
      J'espère rendre hommage à ces filles !
      Sonia

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