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chApitre 2 : Rose & Jon

CHAPITRE 2


J’arrivai timide et rougissante sur le palier de Jon. Je me demandais encore ce que je faisais là. Sans l’insistance de Térésa, la seule amie qu’il me restait, je n’aurais jamais osé franchir le pas et accepter un rendez-vous avec un homme, inconnu encore il y a seulement quelques jours.
Mon premier rendez-vous galant depuis le décès d’Albert d’ailleurs.

J’avais un peu plus de vingt ans lorsque je rencontrai celui qui allait devenir mon mari pendant près de huit ans. Je m’en souvenais comme si c’était hier. Nous étions à la fin des années quarante, Albert était un tout jeune pompier, à peine plus âgé que moi. Il faisait son jogging quotidien dans un des squares de New York. Fuyant mes parents devenus trop envahissants, j’avais pris l’habitude de venir lire au pied d’un arbre. Alors que j’étais en train de rêvasser sous ce chêne, Albert s’était approché de moi en me demandant si je pouvais éteindre le feu qui brûlait dans ses prunelles. Il était d’une beauté à couper le souffle. Il était grand, son corps était sec et musclé et son regard brun n’avait pas lâché le mien. D’abord interloquée, j’avais fini par comprendre qu’il me courtisait. Quelques jours plus tard, il faisait de moi une véritable femme.
Lorsque le brigadier de Waterbury m’annonça qu’Albert avait péri dans l’incendie d’une usine pendant son service, tout s’était écroulé. Tout ce que nous avions construit était parti avec lui, emmenant également mon âme. Jamais je n’aurai pensé un jour refaire surface.  

Nous étions en juillet 1959. Il était 18 heures. Une tarte aux pommes encore tiède à la main, je sonnai à la porte.
Jon, sourire aux lèvres, ouvrit immédiatement. Un bonsoir furtif sortit de nos bouches. Il me fit entrer dans son appartement. Un banal deux-pièces avec une décoration sommaire. Une cheminée trônait dans un salon meublé de deux chaises, d’une table, d’un sofa et d’une table basse. À côté, la cuisine, avec un petit réfrigérateur, une gazinière et une cafetière. Il n’y avait aucun voilage aux fenêtres et l’ampoule suspendue au centre de la pièce était à moitié jaunie par le temps.
Asseyez-vous, j’arrive tout de suite, assura Jon maladroitement.
Je m’exécutai. Je sortis de mon sac à main un petit miroir de poche. Je recoiffai mes cheveux dont la blondeur s’était accentuée avec les rayons du soleil de ces dernières semaines. Après avoir jeté un dernier coup d’œil dans la glace, je patientai sur le sofa en velours orangé. Le tapis marron qui recouvrait le sol se mariait parfaitement avec le reste du mobilier. C’était d’ailleurs le seul élément de décoration de cette pièce.
Je souris intérieurement en l’entendant pester au loin.
Vous avez besoin d’aide ? demandai-je en tendant l’oreille.
Non, non, merci ! Ça va aller ! Je vais m’en sortir… c’est juste que j’ai fait tomber un verre… J’arrive tout de suite.
Jon revint tout penaud de m’avoir laissée seule pendant quelques instants et prit place sur le sofa, à l’opposé de moi. Il avait l’air troublé de me recevoir. De légères auréoles, dues à la nervosité et à la chaleur extérieure, se dessinaient sur sa chemise. Son after-shave puissant et boisé, dont les effluves m’indisposaient et m’attiraient à la fois, se diffusait dans la pièce. Sa peau brunie par le soleil faisait ressortir son regard clair.
S’excusant de ne pas avoir d’alcool chez lui, il me proposa un verre de thé glacé que j’acceptai volontiers. Nous étions à peine début juillet et il faisait déjà une chaleur écrasante. Nous échangeâmes quelques mots sans intérêt. Après un bref silence, Jon prit enfin la parole. 
Le rôti sera prêt d’ici quelques minutes, me dit-il avant de se lever à nouveau.
Je proposai une fois de plus mes services. Il accepta. Pendant que je m’employai à reverser du thé glacé dans nos deux verres, Jon a sorti du four le rôti qu’il avait préparé.
Vous cuisinez souvent ? lui demandai-je afin de briser le silence qui s’était installé de nouveau.
Cuisiner est un bien grand mot, disons que je me nourris et ce n’est déjà pas mal. Habituellement, je mange tout ce qui me tombe sous la main. Pizza, hamburger… enfin, ce qui peut surtout me remplir l’estomac. Et vous ?
Je n’ai plus goût à grand chose depuis le décès de mon mari, survenu il y a un peu moins d’un an, mais il faut bien que je prépare le repas pour Betty.
Betty ?
Oui. C’est ma petite fille. Elle a six ans.
Effectivement, vous me l’aviez dit à la bibliothèque l’autre jour, mais je crois que vous ne m’aviez pas dit comment elle s’appelait. Et pour votre mari… je ne pensais pas que c’était il y a si peu de temps.
Il sourit gêné et ajouta :
Hé bien sachez que vous êtes mon invitée et que ce soir, j’ai décidé de mettre les petits plats dans les grands. Par contre, je ne garantis pas le résultat.

Jon fit des éloges de ma tarte aux pommes. Moi, je ne pus en dire autant de son rôti.
Pendant qu’il me racontait les épisodes de ces derniers jours, j’observais cet homme que j’avais rencontré à la bibliothèque municipale, quelques semaines auparavant. Son regard avait changé. Il était devenu plus doux et beaucoup moins embrumé. Ses bras, lardés de blessures dues certainement à son métier, étaient puissants et musclés. Livrer du laiton dans toute la région du Connecticut à longueur de temps n’était certes pas une passion, mais au moins, cela lui permettait d’entretenir son physique robuste. 


 

Tous les textes, nouvelles, articles, chroniques, photos et guides sont la propriété du blog "Les chApitres de sOnia".
Tous ces écrits et photos sont le fruit d'un long travail, c'est pourquoi je vous demanderai de ne pas les copier ni de les diffuser sans mon accord préalable. 


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